L’histoire du taureau de Wall Street et sa morale

Je vous présente le taureau de Wall Street.
Le voici qui charge fièrement dans la mini-capitale financière du monde, à deux pas de la Bourse de New-York.

Si vous vous rendez à Manhattan pour l’admirer, vous constaterez qu’il est sans cesse entouré d’un attroupement de touristes avides de se prendre en photo avec cet immense et majestueuse statue.

C’est l’œuvre d’Arturo di Modica.

À la suite du crash boursier de 1987, il voulut offrir un symbole d’optimisme, de force et de prospérité à la ville.

Sans prévenir, le 15 décembre 1989, il déposa son œuvre devant un grand sapin de Noël au cœur de Manhattan, devant la bourse de New-York.

Un très beau cadeau, dont les new-yorkais devraient être reconnaissants, puisque le taureau et son installation lui a coûté la modique somme de 360 000 $. [1]

Sur le moment, les services de la ville, surpris, ont évacué la statue.

Finalement, devant la majesté de cet animal de bronze, il fut décidé de le placer définitivement à Wall Street sur la place de Bowling Green.

Mais un rebondissement complètement inattendu se produira bien des années plus tard…

Le 7 mars 2017, presque 30 ans plus tard, une seconde statue fait son apparition devant le fameux taureau !

Une petite fille, œuvre de l’artiste Kristen Visbal, les mains sur les hanches, jette un regard de défi au taureau en pleine ruée.

Au départ, la statue est présentée comme un message d’affirmation pour les femmes.

En réalité, cet ajout, appelé Fearless Girl (La Fille Intrépide), est un coup de communication de l’agence publicitaire McCann New York pour le compte de la firme financière State Street Global Advisors.

À la veille de la Journée Internationale des Femmes, la société voulait faire parler de son nouveau fonds de placement axé sur la diversité homme-femme.

Une opération publicitaire quelque peu cynique qui ne va pas sans poser quelques questions.

C’est d’abord Arturo di Modica, père du taureau de Wall Street, qui dit son mécontentement.

Pour lui, cette statue exploite son œuvre à des fins purement commerciales.

Rappelons que, pour sa part, il a financé le taureau de sa poche alors que la petite fille est payée par une entreprise financière.

Pire encore, son travail est détourné !

Pour Modica, la statue représente la prospérité et la force.

Il l’a sculptée pour donner vigueur et courage aux new-yorkais dans un moment difficile.

Cette petite fille ajoutée de façon impromptue transforme le fier animal en quelque chose de mauvais et de menaçant.

Difficile de ne pas être d’accord avec di Modica qui voit le message de son œuvre saboté pour des motifs commerciaux.

Dans cette drôle d’histoire, il est ironique, et révélateur, de voir que le taureau représente l’intégrité artistique.

Il a beau être le symbole de Wall Street et du capitalisme souvent décrié, c’est bien lui qui envoie un message sincère et optimiste.

En face, la petite fille qui semble lutter pour la justice sociale n’est en fait qu’une pirouette commerciale qui cache ses véritables intentions (vendre un fonds de placement).

Attention, je ne dis pas qu’il y a du mal à faire du profit, nous sommes bien placés pour le savoir.

Mais de là à se présenter en justicier et à déformer le travail des autres pour faire de l’argent, il y a un pas qui ne devrait, à mon humble avis, pas être franchi si facilement.

Que dirions nous si Coca Cola venait placer son logo sur la Joconde en prétendant vouloir faire de l’art ?

En outre, rappelons que le véritable adversaire du taureau, symbole du marché haussier, est l’ours, qui représente le marché baissier.

Cette petite fille n’a rien à fiche dans cette histoire !

Plus encore, on peut y voir une volonté de diviser la société entre les taureaux agressifs et les petites filles sans peur et sans reproches.

Ces contradictions n’ont pas échappées à un autre artiste.

Car, une fois de plus, je dois vous dire que l’histoire ne s’arrête pas là.

En mai 2017, l’artiste Alex Gardega veut montrer sa solidarité avec le taureau de Wall Street.

Il ajoute un petit chien en papier mâché urinant sur la petite fille, le Pissing Pug.

Le chien est plutôt moche et Gardega affirme l’avoir fait exprès pour souligner la médiocrité de l’œuvre de Kristen Visbal.

À son tour, il souligne le détournement déloyal de l’œuvre de Modica et l’agenda cynique de Fearless Girl.

Nous voilà en pleine guerre des artistes !

Le chien n’est pas resté une journée.

Il fut rapidement retiré par l’artiste lui-même mais eut le temps de faire le tour de la presse.

Je ne veux pas vous retenir plus longtemps et je sais que vous êtes occupé, mais il y a ENCORE un ultime rebondissement qui vient donner toute sa saveur à cette histoire.

Quelques mois plus tard, State Street Global Advisors, la firme même qui a mandaté Fearless Girl et paradé bruyamment pour l’égalité entre hommes et femmes, fut condamné à une amende de 5 millions de dollars pour avoir payé ses employés féminins moins que ses employés masculins.

Quelle leçon pouvons-nous tirer de tout ça ?

En tant que férus d’économie et de finance, nous subissons souvent les reproches gratuits de la société.

Mais, comme Arturo di Modica, nous ne devons pas perdre de vue les raisons premières qui font de nous des investisseurs.

Quoiqu’en disent les esprits chagrins, nous participons à une des plus grandes aventures humaines.

Le Progrès est possible grâce à nos économies avancées qui déploient des mécanismes très complexes pour des résultats que personne n’aurait pu imaginer il y a seulement 100 ans !

Soyez fiers de posséder des actions, de l’or ou des bitcoins !

Soyez fiers de prendre des risques là où les autres tremblent, soyez fiers de ne pas faiblir devant les critiques faciles de ceux qui, au fond, regrettent de ne pas être à votre place.

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